Le chant grégorien

Au VIIIe siècle, à Metz, les rois francs importent la liturgie romaine dans leurs églises et leurs monastères: c’est la naissance du répertoire grégorien, car les chantres francs, tout en reprenant les mêmes textes, vont transformer les mélodies et leur donner une force, une souplesse, un élan nouveaux, en même temps qu'une grande intériorité, liée à la méditation de la parole qui est chantée, et un sens profond de l'adoration. Cela fera le succès de ce chant grégorien dans les abbayes, qui l'apprennent par cœur, le cultivent, le transmettent…

Mais rien n'est figé, et plusieurs facteurs contribuent à modifier l'interprétation de ces pièces. L'exécution en est d'abord représentée sous forme de neumes ; puis, pour faciliter l'apprentissage par cœur et la diffusion, les mélodies sont notées sur des portées à une puis plusieurs lignes. Parallèlement, l'avènement de la polyphonie dans les églises fait évoluer l'interprétation. C'est enfin l'introduction du rythme mesuré, au cours du moyen-âge. Le chant grégorien, désormais appelé plain-chant, entre en décadence, car les chantres, et encore plus les fidèles, n'y voient plus que d'interminables kyrielles de notes égales. En Italie à la Renaissance, en France à l'époque classique, des compositeurs essaient de fabriquer d'autres mélodies selon une esthétique plus contemporaine.

Au XIXe siècle, dom Guéranger, abbé de Solesmes, avec ses moines, notamment dom Joseph Pothier, futur abbé de Saint-Wandrille, veut revivifier la prière de l’Église par le retour au chant grégorien : il fait rechercher la mélodie primitive en s'aidant des manuscrits anciens, et donne les principes de la bonne interprétation de ce chant: privilégier la bonne diction de la parole par rapport à l'effet musical, toujours subordonné. À la fin du siècle et au début du siècle suivant, le chant grégorien connaît un renouveau spectaculaire, grâce aux travaux des moines et aux directives du pape saint Pie X. Pourtant, après le concile Vatican II, et malgré ses recommandations, le chant grégorien connaît une certaine désaffection. Il garde cependant toute son actualité, par ses qualités propres et son adéquation avec la liturgie romaine que nous célébrons. L'expérience de sa pratique dans une schola monastique montre qu'il peut encore exprimer et magnifier la foi de l’Église en prière, et nourrir la vie intérieure des contemplatifs.

Le chant grégorien à Saint-Wandrille

À Saint-Wandrille, après la restauration de la vie monastique en 1894, l'arrivée comme abbé de dom Joseph Pothier est à l'origine d'une attention toute particulière au chant grégorien dans notre communauté. Comme il est nommé par Pie X président de la commission chargée d'éditer les livres de chant pour la messe et l'office (parus en 1908 et 1912), Dom Lucien David, son secrétaire, et futur maître de chœur de Saint-Wandrille, se fera l'ardent défenseur de ces ouvrages, et plus généralement des principes d'exécution du chant grégorien qu'il a appris de dom Pothier – non sans une rivalité avec l'atelier de paléographie de l'abbaye Saint-Pierre de Solesmes.

Dans les années d'entre-deux-guerres, la fondation de Saint-Benoît-du-Lac au Québec est aussi l'occasion de porter l'apostolat grégorien outre-Atlantique. Comme l'avait magistralement fait dom Pothier, dom David, dans son souci d'un chant grégorien vivant, n'a pas hésité à composer ou à adapter des textes et des mélodies, comme par exemple l'antienne Lumen hilare, que nous chantons encore.

Après sa mort, dom René-Jean Hesbert, moine de Solesmes arrivé à Saint-Wandrille en 1949, y sera nommé maître de chœur et fera profiter notre communauté, jusqu'à sa mort en 1983, de sa vaste érudition et de sa profonde admiration du chant grégorien comme acte d'adoration. Il est l'auteur du Missale sextuplex et du Corpus Antiphonalium Officii (ou CAO ; si quelqu'un souhaite se procurer ce dernier ouvrage, c'est encore possible en nous contactant), deux ouvrages fondamentaux à la fois pour la musicologie et l'histoire de la liturgie. Après lui, notre chœur sera dirigé pendant près de trente ans par dom Jean-Paul Armanini, disciple surdoué de dom Jean Claire et du chanoine Jeanneteau, dont il a parfaitement assimilé l'enseignement synthétique sur la modalité, le rythme et la neumatique. Notre chœur et notre schola ont pu, grâce à son travail plein de sensibilité et à son enthousiasme, boire à la meilleure source du renouveau à la fois scientifique et artistique, pour ne pas dire spirituel, de ce chant, en suivant chaque semaine sa classe toujours instructive, nourrissante … et pleine d'humour !

Les héritiers actuels de cette longue histoire essaient, à la mesure de leurs faibles moyens, de maintenir et de développer le goût et le soin apporté à cet art, au service de la liturgie et de la prière de l'Église.

Lexique

Chantre : membre de la schola ou soliste, intervenant lors d’une célébration religieuse. Autrefois, laïc ou prêtre, séculier ou religieux, c’était un spécialiste de la musique, connaissant le répertoire par cœur. Mais aussi un homme de prière, méditant l’Écriture chaque jour.
Introït : chant d’entrée de la messe chantée en grégorien. Le texte, toujours bref, en est extrait d’un psaume et donne le thème du dimanche ou de la fête.
Liturgie romaine : il s’agit de l’ensemble des prières et des rites utilisés pour la messe et pour les offices par l’Église de Rome et toutes celles qui ont été fondées par elle ou en dépendent. D’abord en grec, elle fut très longtemps célébrée uniquement en langue latine, et aujourd’hui elle l’est aussi dans les différentes langues modernes.
Neume: il s'agit d'une part de l'émission de voix sur une seule syllabe, qui comporte une ou plusieurs notes liées et hiérarchisées entre elles ; et d'autre part du symbole graphique représentant ces neumes dans les manuscrits entre le Xe et le XIIIe siècle environ.
Parole de Dieu : ce sont les textes de la Bible qui nous la transmettent fidèlement, lorsqu’ils sont lus en Église à la lumière de l’Esprit Saint.
Psaumes : prières incluses dans la Bible hébraïque, reprises par les chrétiens parce que le Christ les a priées et a exprimé par elles ses sentiments religieux.
Schola : le groupe de chanteurs qui se charge plus spécialement de certaines parties du chant, plus difficiles.
Verset : une phrase extraite d’un psaume, méditée longuement, devient une prière, un chant.
Solesmes : abbaye proche du Mans, d’où la vie monastique bénédictine, supprimée après la Révolution, a repris naissance.
Synagogue : Jésus était juif, héritier de la longue tradition de prière du peuple élu par Dieu. Lors des réunions (c’est le sens du mot synagogue), les textes de la Bible étaient toujours lus en chantant.