La congrégation de Saint-Maur à Saint-Wandrille

En Normandie, pour mémoire, ont appartenu à cette congrégation les abbayes de Saint-Ouen de Rouen, Jumièges, Le Bec, Caen, Fécamp, Boscherville, Valmont, Saint-Evroul, Conches etc.

Quand la congrégation lorraine de Saint-Vanne avait étendu son action réformatrice, dans la lignée du concile de Trente, en France, s’était en effet posée la question de la fidélité à la couronne, qui avait trouvé une solution rapide dans la création d’une congrégation bénédictine française, qui va absorber assez rapidement les mouvements similaires déjà existants, sauf l’ordre de Cluny, qui ne s’unira pas durablement à Saint-Maur.

De 1618 à 1645, 88 monastères vont s’y agréger, il y en aura 178 en 1675, 191 en 1766 (une vingtaine seront fermés dans les années 1770), avec 1956 religieux. Au total, de 1614 à 1790, la congrégation aura 9261 religieux.

Que reste-t-il de cette époque et de cette réforme ? Les bâtiments construits par les mauristes, sont toujours des édifices intéressants, et souvent le siège d’administrations…

La masse des documents récoltés ou rédigés par les mauristes est toujours une richesse des dépôts d’archives publiques, ainsi que leurs bibliothèques, avec leurs copies de manuscrits, collations de textes, travaux d’érudition, dont une bonne part non encore exploitée.

Si la congrégation de Saint-Maur, n’a pas de saints ou de bienheureux, outre les martyrs de septembre et ceux des pontons de Rochefort, elle a connu une multitude de "justes" à la vie exemplaire, dont la biographie édifiante a été conservée par dom Martène dans sa Vie des justes, ou même dans son Histoire de la congrégation de Saint-Maur.

Hommes habités de Dieu, très humains au quotidien, comme dom Grégoire Tarrisse, Claude Martin, Jean Mabillon, Bernard de Montfaucon.

C’est surtout de la bourgeoisie que sont issus la majorité des moines mauristes, bourgeoisie vertueuse et austère, marquée par la réforme catholique du concile de Trente, mise en application en France dans la première moitié du XVIIe siècle.

A son déclin, à la Révolution, la congrégation connaîtra un certain nombre de religieux qui affrontèrent la situation et la persécution avec sérieux, comme les trois martyrs de septembre – dont le supérieur général –, assassinés aux Carmes à Paris, et les martyrs des pontons de Rochefort, morts d’épuisement en 1794.

Organisation mauriste

Cette organisation est celle de la congrégation de Saint-Vanne, qui elle-même avait repris la pratique de la congrégation cassinaise.

Cette organisation, adaptée, fut définie en 1645, la congrégation elle-même ayant été approuvée par le pape Urbain VIII en 1628.

Les textes législatifs mauristes sont les "déclarations" qui interprètent la Règle de saint Benoît chapitre par chapitre, les "constitutions" qui fixent ce qui concerne le gouvernement de la congrégation.

Six provinces, Normandie, France, Bretagne, Bourgogne, Toulouse, Chezal-Benoît. Dans chaque province, un visiteur et une diète provinciale, qui regroupe tous les ans les prieurs des monastères et un "conventuel" élu.

L’autorité suprême revient au chapitre général triennal, qui désigne le supérieur général, les visiteurs et prieurs, élus pour trois ans. Le siège du supérieur général était à Saint-Germain-des-Prés à Paris. Chaque province a son noviciat et son scolasticat.

Les moines mauristes ont leur stabilité fixée dans la congrégation, et non plus dans un monastère donné, ce qui permet les transferts fréquents d’une maison à une autre, favorisant dès les débuts la réforme des monastères et profitant ainsi à l’efficacité de la congrégation.

Il s’ensuivra obligatoirement une uniformisation des pratiques monastiques dans tous les monastères mauristes, pour éviter une disparité de vie entre les maisons où tous sont indifféremment appelés à résider.

Chaque monastère est administré par un prieur, assisté d’un chapitre conventuel et d’un conseil de quatre sénieurs.

Rien dans la législation ne semble avoir été laissé à l’imprévu, et tout semble avoir été sagement codifié.

Pourquoi une telle organisation ?

Tout simplement pour faire face au mal que constituait la commende, c’est-à-dire l’attribution de l’abbatiat par le roi à un clerc non moine, sans que les communautés aient quoi que ce soit à objecter, depuis le concordat de Bologne en 1516, pour échapper donc à l’ingérence des commendataires, il fallait établir des prieurs, qui détenait le gouvernement des monastères, mais qui ne dépendraient en aucune façon de ces commendataires.

Également pour conserver la régularité dans les monastères, échapper à la détention des charges assimilées à des biens personnels.

Cet abandon de la stabilité locale et de la paternité abbatiale – qui avait laissé la place à une administration hiérarchisée – sont les plus grands défauts de la congrégation de Saint-Maur.

Ces défauts, qui sont des qualités dans le système pratiqué dans d’autres ordres comme les dominicains, ou dans la Compagnie de Jésus, ces défauts étaient en réalité les seuls remèdes qu’on pouvait apporter au système de la commende, pour mettre en application après le concile de Trente, les grands principes de la réforme catholique.

Le développement le plus riche de la congrégation de Saint-Maur est celui des années 1660 à 1714. De 1718 à 1735, la congrégation connaît une crise très grave.

De 1754 à 1783, également, d’autant plus grave que le pouvoir royal vient alors s’ingérer dans le règlement de la crise. Une reprise réelle débutait quand survint la révolution française.

Activités des moines mauristes

Dès l’origine on voulut donner aux moines mauristes une solide formation monastique, assise sur de bonnes études humanistes menées précédemment, en orientant la vie des religieux vers le travail intellectuel, et en l’organisant de manière efficace.

Le double intérêt de cette activité intellectuelle était

- en conformité avec leur vocation de solitude, de procurer une occupation aux moines,

- laquelle participait à leur progrès spirituel, et pouvait servir l’Église, par exemple en fournissant de bonnes éditions de textes anciens, d’utiles instruments de travail.

L’idée apologétique de Contre-Réforme et de démarche vers les Réformés en vue de leur conversion n’était pas absente de leur démarche intellectuelle.

Le sérieux des études menées et des publications entraîna le respect tant des milieux littéraires, que du roi, et du Saint-Siège.

Les supérieurs généraux encouragèrent et organisèrent les études. De nombreux monastères étaient intéressés à l’œuvre, soit en fournissant des matériaux à l’équipe réunie à Saint-Germain-des-Prés, soit en exploitant ces matériaux aux plans provincial et local.

Dans chaque province mauriste, des monastères étaient plus spécialement affectés aux études.

Les moines les plus brillants étaient envoyés ensuite à Saint-Denis ou à Saint-Germain-des-Prés pour y travailler collectivement à une œuvre d’édition de longue haleine, dirigée par un moine ou une équipe, ou même des moines successifs (ainsi pour l’édition des œuvres de saint Augustin).

Les orientations des travaux d’érudition et de publication visent :

- la glorification de l’ordre bénédictin, l’édification spirituelle des moines, par la publication des textes des Pères, de 1650 à 1710, Pères latins à la fin du XVIIe, Pères grecs au début du XVIIIe,

- l’illustration et la glorification de l’histoire française, de 1710 à 1760, se mettant ainsi au service de l’Etat, par le biais de la collaboration scientifique. La congrégation a toujours brillé dans le champ de la patristique et de l’histoire.

La mort de Montfaucon en 1741 marque un ralentissement de l’émulation intellectuelle. Il faut nuancer en disant que la recherche des textes et des documents et leur interprétation s’échelonnèrent sur toute la durée de la congrégation, Annales de l’Ordre de saint Benoît, sans être achevée au moment de la révolution pour un bon nombre, Histoire littéraire de la France, Recueil des historiens des Gaules, Gallia christiana.

Par ce travail, la congrégation rendait service à l’Eglise et à l’Etat. Dans les derniers temps, pour légitimer une vie monastique contestée, elle s’investit dans les collèges et les écoles militaires, prenant alors la place des jésuites supprimés.

Spiritualité mauriste

Les écrits spirituels sont surtout inspirés par la méditation des Pères de l’Eglise. L’Ecriture nourrit moins la vie spirituelle. Philosophie cartésienne et pensée thomiste sont présentes et parfois s’affrontent.

L’hagiographie favorise l’ascèse, insistant sur la mortification du corps et des sens, elle montre l’importance de la régularité. La vie intérieure est inspirée du mysticisme rhéno-flamand et de la mystique thérésienne.

Les dévotions et la piété demeurèrent malgré l’influence du courant des Lumières. Des liens d’amitié lièrent de nombreux mauristes aux principales figures du jansénisme dont ils appréciaient l’austérité. Ce jansénisme des mauristes se révéla à partir de la bulle Unigenitus, plus politique que doctrinal.

Dom Hesbert a étudié le vocabulaire de la théologie monastique et ses "mots-clés" dans l’Histoire de la congrégation de Saint-Maur de dom Martène. Douze mots-clés se dégagent : pénitence, oraison, régularité, austérité, retraite, exactitude, mortification, observance, solitude, silence, devoir, séparation du monde. On peut les regrouper en trois pôles :

1° l’ascèse, pénitence, austérité, mortification, pratiquée sous forme restrictive (abstinence de nourriture, de chauffage) ou sous forme afflictive (cilice, discipline).

2° la discipline monastique,
- dans son aspect constitutif, séparation du monde, retraite, solitude, silence,
- sous l’aspect de la fidélité aux vœux, régularité (conformité à la Règle), exactitude, observance, devoir.

3° la prière, l’oraison, oraison mentale, présence continuelle de Dieu, oraison thérésienne.

Les idées force du monachisme mauriste sont les suivantes :
- il n’y a pas de vie monastique sans séparation du monde, séparation initiale, et séparation entretenue ;
- il n’y a pas de vie monastique cénobitique sans discipline régulière, sans une organisation précise de la vie commune (y compris l’office divin), ordonnée à l’épanouissement de l’âme ;
- il n’y a pas de vie monastique sans ascèse ;
- il n’y a pas de vie monastique sans prière.

Les trois grands axes de la réforme monastique mauriste sont régularité, austérité, intériorité.

L’œuvre des mauristes à Saint-Wandrille

Œuvre spirituelle : vie ascétique restaurée, vitalité intellectuelle et spirituelle par la présence du cours de philosophie, de théologie, du noviciat, à partir de 1690, c’est-à-dire après la reconstruction des bâtiments, et jusque 1790. Activités caritatives habituelles à tous les monastères de cette époque.

Œuvre hagiographique : recherches sur l’histoire ancienne du monastère, sur le culte des saints locaux, sur les sources du monachisme à Fontenelle.

Œuvre architecturale :

restauration de l’église (disparue),
construction du bâtiment ouest, 1655-1668 : hôtellerie puis infirmerie,
construction du bâtiment du dortoir, 1672-1680 (après destruction de l’ancien chapitre et de l’ancien dortoir),
construction du mur de clôture, 1680,
agrandissement des communs (ateliers), 1695,
construction des pavillons et de la porte de Jarente, 1756 (et destruction de l’église Saint-Paul et du logis abbatial).