Il nous est difficile de tenter une description de la personnalité de notre martyr. On n'a de lui aucun écrit, ni même aucun portrait. Le seul véritable témoignage est encore celui que nous a laissé Labiche de Reignefort quand il dit : Littérateur, peintre, mathématicien, dom Lebrun étoit aussi modeste qu'instruit, et aussi pieux que modeste. La douceur et l'honnêteté de son caractère se peignoient dans toutes ses manières pleines d'urbanité, et jusques dans les traits touchants de sa figure. (ibid).

A regarder son curriculum vitæ, on voit un homme studieux, capable de remplir des charges importantes, puisqu'il fut plusieurs fois supérieur. Mais il semble que son amour de l'étude, qu'il avoua lui-même lors de sa déclaration d'intention de 1790, l'ait souvent poussé à demander à être relevé de son priorat pour rentrer dans l'ombre.

Ne voyons donc pas en lui un de ces martyrs bouillant de vie, voire marchant vaillamment au supplice, mais un moine fidèle, tiré malgré lui de son cloître. Il n'avait rien d'un grand ascète, la vie des mauristes du XVIIIe siècle avait subi des adoucissements. Ne voit-on pas sur une facture de l'apothicaire de Caudebec la mention de la fourniture d'une demi-livre de sucre Candy blanc pour D. Lebrun ? Il est ailleurs question de tabac à priser et de chocolat...

Le martyre n'était pas envisagé, mais quand dom Lebrun dut résister à ce qui était un abandon de son état, de son idéal, de sa foi, il sut résister, et résister héroïquement jusqu'au martyre. La plupart de ses confrères prêtèrent le serment par conformisme à l'esprit du temps et pour s'insérer dans la société nouvelle qu'ils pensaient devoir durer, notre martyr préféra demeurer fidèle. N'est-ce pas le plus beau message qu'il laisse à tout consacré ?

 

Les souffrances des déportés ne s'étaient pas arrêtées avec le débarquement des malades sur l'île Madame : un hiver rigoureux succédant à un automne pluvieux avait encore fait de nombreuses victimes, même si les témoignages montrent un adoucissement notable du sort des prisonniers après la chute de Robespierre et la fin de la Terreur.

Peu à peu, on a commencé à s'émouvoir du sort de ces prisonniers injustement enfermés. Quelques libérations de prêtres jureurs survinrent en décembre, mais ils fallut attendre février 95 pour que les déportés soient débarqués. Ils furent convoyés jusqu'à Saintes où ils attendirent les ordres de libération dans les locaux désaffectés de l'abbaye Notre-Dame. Fin mars, tous les survivants avaient retrouvés la liberté.

Au total, la déportation sur les pontons de Rochefort a concerné 829 prêtres, dont 547 ont péri d'avril 1794 aux premières semaines de 1795. Cette hécatombe resta pourtant longtemps ignorée, et même volontairement tenue cachée, par souci de ne pas réveiller les querelles de la Révolution.

Les anciens déportés eux-mêmes, quoique certains aient publié leurs précieux souvenirs, ne cherchèrent pas à obtenir le châtiment de leurs bourreaux. A partir de 1830, et surtout de 1860, on exhuma peu à peu la cause des prêtres. En 1911, le procès fut ouvert par la nomination d'un postulateur.

La cause aboutit par la béatification solennelle d'octobre 1995, par laquelle l'Eglise reconnut en soixante-quatre des victimes des pontons (le bienheureux Jean-Baptiste Souzy et ses compagnons) d'authentiques témoins de la foi, mis à mort volontairement, en haine de la foi, et en acceptant consciemment leur sort.

Père Olivier SEGOND