
D'abord enfermé sur le Borée, un vieux vaisseau qui servait d'hôpital aux galeux, ancré en pleine Charente, dom Lebrun y subit une fouille ; le procès-verbal nous donne l'inventaire de ce qu'il avait pu emmener avec lui : vingt-trois volumes et la modique somme de 9 livres 10 sols et 3 deniers. Tout fut confisqué.
Dès le 22 germinal, il est transféré sur une petite goélette qui, en une nuit l'emmène avec ses compagnons de captivité sur un navire négrier, Les Deux Associés. Le bâtiment, d'une taille de cinq à six-cents tonneaux, était un des deux vaisseaux devant transférer les déportés en Guyane, l'autre se dénommant Le Washington. Le Père Lebrun subit d'abord une autre fouille devant le commandant, le citoyen Laly, puis c'est la mise au régime du navire.
Il retrouve là de nombreux prêtres séculiers, des vicaires généraux, des chanoines et des religieux dont vingt-six moines, parmi lesquels dom Nicolas Dubois, moine à Fécamp en 1790, qui mourut, dom Jean-Chrysostome Clérot, un cluniste de Crépy-en-Valois, un des quatre moines qui survécurent, et qui devint le premier curé concordataire de Saint-Wandrille.
Se trouvait aussi sur Les Deux Associés le Père Jean-Pierre Fotreau, carme déchaussé sous le nom de frère Laurent de Saint-Dominique, qui libéré également, deviendra en 1814 le dernier curé de la paroisse de Rançon, avant que les deux communes et les deux paroisses de Saint-Wandrille et Rançon ne fusionnent ; il mourut en 1821.
Mais on trouvait aussi des prêtres jureurs que leur serment n'avaient pas mis à l'abri de la persécution.
Les conditions de détention étaient exceptionnellement dures. La journée se passait sur le pont, dans un espace d'environ cent mètres carrés pour quatre-cent-cinquante détenus. Une cloison de gros madriers, la rembarde, les séparait de l'équipage, quatre canons chargés à mitraille étant perpétuellement braqués sur eux, par crainte d'une révolte.
L'inaction était une torture. Labiche de Reignefort, un survivant dont le témoignage a une particulière importance, note : Nous vivions au jour la journée, presqu'uniquement occupé, comme les sauvages errant dans les forêts, à pourvoir aux besoins physiques, et à nous défendre, comme nous le pouvions, contre le froid, la faim, la maladie et les insectes rongeurs qui nous dévoraient. (Pierre-Grégoire LABICHE de REIGNEFORT, Relation de ce qu'on souffert pour la Religion les Prêtres français insermentés, déportés en 1794 dans la rade de l'isle d'Aix, près Rochefort, Le Clerc, Paris, 1796).
Toute faute ou tout propos entendu et mal interprété par l'équipage donnait lieu à des sanctions comme les fers à fond de cale. Il y eut même, le 3 mai, l'exécution capitale d'un chanoine de Limoges, soupçonné d'avoir prononcé des paroles séditieuses.
Le pire moment de la journée était la nuit. Les déportés étaient alors enfermés dans l'entrepont, véritable cachot, fermé d'épaix barreaux à deux pouces l'un de l'autre, ne recevant d'air et de lumière que par l'entrée si exigüe. Pendant douze heures d'affilée, ils devaient rester là, "comme hareng en caque", avec 44 centimètres de largeur pour chacun et 66 au-dessus de leur corps étendu.
Ce croupissoir devint un enfer quand la maladie se déclencha, et que morts, mourants restèrent mêlés aux autres. Le commandant inventa un procédé de torture, soit-disant pour désinfecter : une fumigation matinale de goudron aux boulets rouges, les déportés devant ensuite quitter l'entrepont devenu un four, pour monter sur le pont, au froid et au vent de l'océan.
Pourtant, ces prêtres soumis à de pareils tourments restent prêtres jusqu'au bout. Malgré l'interdiction de prier ne serait-ce qu'en remuant les lèvres, la confiscation des objets de piété et signes de religion, particulièrement des livres et bréviaires, les prêtres purent continuer une certaine vie de prière, notamment sacramentelle : les malades furent administrés avec le Saint-Sacrement et les saintes huiles qui avaient pu échapper aux fouilles.
L'Office était célébré en commun, en cachette, autant que cela était possible, avec les éléments connus par cur. Un témoignage de cette volonté de garder une attitude chrétienne nous est donné par le règlement que se donnèrent les premiers arrivés sur Les Deux Associés : nous trouvons dans ces neuf articles un grand appel à l'espérance, au détachement des biens, y compris la liberté, au refus de toute vengeance ou complaisance dans le souvenir des souffrances subies en cas de libération.
Les conditions de vie, jointes aux privations de nourritures et d'eau douce expliquent la dégradation de l'état sanitaire des détenus : la gale, le scorbut, la gangrène, la dysenterie, le typhus et autres fièvres... Les pontons deviennent vite des mouroirs. Il fallut même isoler certains des plus contagieux. Laly obtint du port de Rochefort une puis deux goélettes, dont on fit des hôpitaux : de nombreux témoignages nous parlent de la condition atroce des malades qui y furent transportés, laissés sans soins, entassés à cinquante ou soixante où il n'y avait de place que pour vingt.
La mortalité devint vite effrayante : six morts en avril sur Les Deux Associés, onze en mai, vingt-huit en juin, presqu'autant dès la mi-juillet. Les autorités du port commencèrent à s'inquiéter, à craindre la contagion pour l'équipage et les habitants de l'île d'Aix où les victimes étaient inhumées. Elles demandèrent une visite sanitaire des deux vaisseaux, notamment Les Deux Associés où la situation était la pire. Un médecin proposa de construire un hôpital de tentes sur l'île Madame, renommée révolutionnairement île Citoyenne, pour y transférer les malades les plus atteints.
Il faudra attendre le 20 août pour que commence le débarquement de quatre-vingt-trois malades. Il prendra plusieurs jours, et permettra une amélioration de l'état d'un bon nombre. Mais la fatigue du transbordement a coûté la vie à trente-six d'entre eux qui périrent dès les premières heures.
Parmi eux, dom Louis-François Lebrun qui rendit l'âme le 3 fructidor an II (20 août 1794) ou la veille, selon le récit de Labiche de Reignefort, qui nous dit : Il flotta longtemps entre la vie et la mort au grand hôpital, et périt enfin, au moment où, débarqué à l'île Citoyenne, comme il l'avait désiré, il sembloit devoir bientôt se rétablir, après avoir considérablement souffert, et toujours avec une grande résignation. (Relation... 2e édition, 1801, p. 176.) Il fut inhumé à l'île Madame.